Pour une panne de radio

Par Pascale Beaudet, écrivainepascale_beaudet.jpg

C’est l’été. J’ai trop travaillé. Je suis fatiguée. Il est grand temps que je prenne du repos, beaucoup d’eau et, contrairement à Gratte-Poil, pas de sirop rouge qui goutte le brocoli trop cuit1, mais la poudre d’escampette pour respirer un peu d’air marin.

La route s’élance devant moi. La scène est parfaite : quitter la ville avant l’aube, la fenêtre ouverte sur la brise matinale, le café au bout des doigts… Ici, je dois effectuer une mise au point. S’il se dessine en vous un bolide décapotable bleu ciel, précis, nerveux, aérodynamique, effacez-le de votre image mentale. Remplacez-le par un tacot vert forêt dont la rouille s’effrite lorsqu’on ferme la porte trop fort. Une bagnole d’occasion, payée comptant, qui atteint des décibels inconnus passé 110 km/h. Une quatre roues pas du tout motrices, dépourvue d’amortisseur. Une minoune qui offre tout de même le luxe d’une radiocassette. Sauf en ce doux matin.

Depuis mon départ, j’ai amplement eu le temps de profiter du moment présent. Les kilomètres défilent. Il est l’heure de syntoniser Marie-France Bazzo. Écouter la radio en conduisant, c’est aussi bénéfique pour un cerveau fatigué qu’une séance de télévision en fin de soirée. J’allonge le bras et je tourne le bouton. Le néant. En fait, un bruit d’abeille sans les fleurs : bzzzhhhhh... Le silence bruyant. Après une minute de perplexité, une panique m’envahit. Sans ma radio, comment vais-je passer le temps ? Il n’est pas question de ressasser mes pensées confuses de fatigue, de boulot et de tracas divers. Il me faut une idée pour m’évader, tel un voilier prenant le large; une idée douce à mon coeur comme un tendre souvenir d’enfance, bonne comme un délectable chocolat.

C’est ainsi que je me suis raconté ma première histoire. Celle d’un petit garçon nommé Émile et de son fidèle ami Gratte-Poil. Je les ai tout de suite aimés. Ils ne me quitteraient plus. Quelques heures plus tard, je mettais sur papier, d’un seul trait, ce qui allait devenir Émile et Gratte-Poil.

Depuis, docteur, je suis accro. Je prends le volant, j'éteins la radio et je me raconte des histoires. Il y a deux ans, j’ai largué la minoune verte pour un beau petit bolide rouge, neuf et pimpant. Mais toute nouveauté ne durant qu’un moment, voilà que, depuis peu, un des haut-parleurs ne fonctionne plus. On me demande pourquoi je ne le fais pas réparer. À présent, vous comprenez.

 

1 Gratte-Poil est malade

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